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Quel avenir pour nos communautés? par Janine Elkouby
RéflexionC’est devenu un lieu commun de constater que le judaïsme se porte bien: les écoles juives font le plein, les cours foisonnent, l’observance religieuse gagne, tout cela répondant à une soif croissante de connaissance. La curiosité juive, à nouveau en éveil après une longue période de léthargie, va grandissant, et il semble que nous devrions nous féliciter de cette recrudescence d’intérêt.
Mais ce constat réjouissant ne doit pas nous cacher les problèmes auxquels se heurte la société juive aujourd’hui et qui préoccupent au premier chef tous ceux qui sont concernés par l’éducation. En réalité, le monde juif d’aujourd’hui se débat entre deux tentations opposées et extrêmes : un désir forcené d’assimilation, un repli frileux ou dédaigneux.
I. L’assimilation
C’est en vérité une vieille tentation : elle est déjà, discrètement mais indubitablement, à l’œuvre aux temps bibliques, lorsque les Israélites demandent un roi ou s’adonnent au culte de Moloch. Mais elle surgit comme une déferlante au lendemain de l’accès à la citoyenneté, quand les Juifs, assoiffés de reconnaissance sociale et éblouis par les lumières de l’Occident, ne voient plus dans leurs textes et leurs rites qu’obscurité et anachronismes.
Elle continue aujourd’hui à faire des ravages, dissolvant la conscience juive dans l’indifférence et l’image archaïque que se font tant des nôtres du judaïsme, grignotant irrésistiblement la société juive et l’amputant des meilleurs de ses membres. Beaucoup d’entre nous, bien à l’abri dans un petit monde balisé par des institutions ou protégé par des repères identitaires fixes, ne sont pas conscients de la distance vertigineuse qui nous sépare de bien des Juifs, anesthésiés par l’indifférence, l’ignorance, l’oubli, mais aussi en proie au découragement ou à l’aversion que leur inspirent certains discours rabbiniques, structurés autour des bons sentiments, de la culpabilisation, de l’autorité ou de la peur. Ces Juifs, coupés par les circonstances, par la vie, par des itinéraires souvent imprévus et parfois douloureux, de leurs origines, de leurs textes et de leurs repères, sont la proie des mariages mixtes, qui déciment littéralement la communauté juive de France. Si nous pensons sincèrement que notre histoire vaut la peine d’être poursuivie, notre identité d’être transmise, alors nous incombe la responsabilité de lutter contre cette assimilation. Comment ? Il s’agit de mettre à la portée de tous les Juifs, où qu’ils en soient, et dans une langue accessible à des esprits occidentaux contemporains, nos textes, qui sont aussi les leurs, de leur faire comprendre que ces textes, si métaphoriques qu’ils soient et enveloppés d’étranges oripeaux linguistiques, répondent cependant aux questions cruciales du monde moderne. Cette préoccupation de « traduire » nos textes doit être également celle des enseignants, de manière prioritaire : car si, dans les écoles, les Talmudé Tora, nous ne parvenons pas à rendre ces textes sérieux, vivants, porteurs d’un sens et d’une parole valide, alors nous pouvons considérer que nous avons perdu la partie et que toute cette jeunesse ira chercher ailleurs des réponses ou des questions à la mesure de son attente.
Première question : comment faire pour que les textes juifs redeviennent une parole vivante pour tous au lieu d’être des pièces de musée que l’on va contempler avec le respect dû à de vénérables vestiges d’un passé mort ?
II. Le repli sur soi
C’est la seconde tentation du monde juif d’aujourd’hui. En réalité, dès le début des Lumières, dès que le processus d’émancipation s’est traduit par une assimilation galopante, s’est mise en place une réaction de défense, empreinte de méfiance à l’égard de la modernité et qui jette le discrédit sur tout ce qui ressemble à de la nouveauté.
Symétrique de la première, la tentation communautariste, autre nom du repli sur soi, traduit, en même temps qu’une redécouverte bienvenue de ses racines et une assomption de son identité, le désir diffus de se rassurer et de se protéger en s’enfermant chez soi. Elle est contemporaine de la prise de conscience et des revendications identitaires, parfois exacerbées, des minorités en général. Mais elle se nourrit aussi, plus spécifiquement, de la perte de confiance et de la crainte engendrées par la Shoa, source d’une amère désillusion quant à la valeur réelle d’une civilisation qui, pour brillante qu’elle soit, a pu mener à de tels abîmes de sauvagerie. Elle a enfin été revivifiée récemment par la recrudescence d’un antisémitisme que l’on croyait définitivement révolu et par la trahison d’un establishment politique et médiatique, figés dans les méandres compliqués de leurs contradictions et dans l’incapacité de nommer les choses.
La tentation communautariste, peut s’exprimer de diverses façons. Elle peut tout d’abord se manifester par une auto affirmation exacerbée, qui court le risque de basculer dans l’orgueil et la suffisance et qui mène ipso facto à la dévalorisation et au mépris de l’autre, l’autre, non juif ou l’autre, différemment juif . On en arrive ainsi, à l’école juive comme dans la vie quotidienne, à un discours sectaire, catégorique et intransigeant, où la vérité est d’un seul bord et où l’autre n’a tout simplement pas de place, bref un discours qui reproduit celui que l’on a si longtemps tenu sur notre propre compte. Elle se manifeste également dans une dévalorisation de plus en plus perceptible des connaissances dites profanes, auxquelles on dénie tout intérêt et toute valeur autres qu’alimentaires, que l’on considère comme une perte de temps si ce n’est comme une école de perdition. On construit ainsi des générations de Juifs de plus en plus isolés culturellement, de plus en plus effrayés par le dialogue et de plus en plus incapables de l’assumer.
Seconde question : comment faire pour apprendre à nous situer authentiquement, malgré le poids du passé, parmi les « nations », et pour renouer les dialogues rompus ou en voie de rupture ?
La réflexion sur ces questions est d’une importance et d’une urgence vitales. Les réponses que nous y apporterons conditionneront la possibilité et les conditions de survie de nos communautés : saurons-nous continuer à promouvoir un judaïsme intelligent et créateur ou basculerons-nous de plus en plus profond dans le fondamentalisme et l’obscurantisme ?
Janine ELKOUBY
Vice-présidente du Consistoire Israélite du Bas-Rhin