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André Wormser, un juif dans la Cité - par Jean-Pierre Rothschild
GénéralIl ne serait pas convenable de faire militer les morts. Ce qui suit n’est pas pour parler à la place de qui ne peut plus démentir, mais pour dire comment l’exemple d’une vie peut illustrer la réflexion qui parcourt en ce moment, pour la première fois depuis longtemps, la communauté juive de ce pays.
Le 3 Nissan, nous avons, nombreux, accompagné à sa dernière demeure un homme simple, inconnu du grand public mais grand honnête homme et bienfaiteur, Ya‘aqov b. Yesh‘ayahu, André Wormser.
Il était fils de Georges Wormser, combattant de 1914, l’un des plus proches collaborateurs de Clemenceau aux grandes heures de 1917-1919 et fidèle quand la France politique lui fut ingrate, normalien venu aux affaires pour remplacer un frère tué au front, puis membre du comité directeur de l’AIU, trésorier puis président des consistoires à la libération.
Le fils fut, après le père, banquier, gardien du souvenir de Clemenceau et vice-président de l’AIU ; mais aussi combattant d’Algérie puis dévoué, des décennies, à la cause oubliée des harkis, ceux qu’il avait commandés et les autres ; mais encore homme d’idées et de générosité, actif dans les cercles de réflexion de Jacques Delors et membre du comité directeur du CRIF.
Nous avons pu méditer, en entendant les hommages et en rappelant nos souvenirs, ce qu’il y avait de profondément juif dans un caractère de ce genre. Fidélité inébranlable à l’exemple et à l’enseignement des parents ; souci de ses responsabilités au-delà de toutes les démobilisations et les difficultés ; générosité de celui dont le temps, l’intelligence, la fortune et les relations furent toujours et avant tout à la disposition des meilleures causes ; simplicité et bienveillance de l’homme privé ; solidarité et fidélité actives vis-à-vis des institutions juives : ne sont-ce pas les expressions, sur le plan laïc, des vertus fondamentales du judaïsme ? Il n’est pas un trait dominant de cette vie qui n’illustre une ou plusieurs des maximes les plus célèbres de nos Maîtres.
On voit ici ce que peut être l’apport du judaïsme à la communauté environnante : l’attachement indéfectible aux siens — ceux de sa famille, de sa foi, de son pays — ne contredit en rien une action à la fois efficace et exemplaire pour le bien du plus grand corps collectif, et qui tourne toute, en fin de compte, à l’honneur d’Israël. Rappelons-nous le contre-exemple de Jonas et son manque de solidarité sur le bateau : ce n’est pas ce retrait que recommandent nos textes. Certes, chacun n’est pas, comme André Wormser, dépositaire d’une grande tradition familiale, doté de moyens d’action étendus, libre d’aller et venir à travers le monde et dans tous les milieux. Mais chacun de nous possède autant que lui la plus haute tradition, pour avoir entendu la parole : «Vous serez pour moi un peuple de prêtres et une nation sainte» (Ex. 19,6) ; or qu’est-ce qu’un prêtre sinon un médiateur entre l’Absolu et les autres hommes ? A chacun selon ses capacités, selon les circonstances, d’exercer ce ministère comme il le peut et le doit.
A-t-on assez dit que, lorsqu’un juif commet une faute, tout Israël est jugé par les peuples ? Certes, c’est vrai, et les peuples étonnés, parfois ravis, ne perdraient rien des indélicatesses, querelles publiques, attitudes désinvoltes que se permettraient quelques-uns d’entre nous. Mais l’inverse est aussi vrai, on en jugerait plus facilement si les André Wormser étaient encore plus nombreux. Si, comme l’a souvent dit le Grand Rabbin Bernheim, «la grandeur d’une religion se mesure aussi à sa capacité de donner à penser à ceux qui ne croient pas en elle», alors il n’y a pas de doute qu’une vie de ce genre, à l’interface du particulier et de l’universel, a contribué à cette grandeur.
Ce 3 Nissan, un ancien harki, au nom de ses camarades, a déclaré : «Pour nous, André était un juste» et Madame Simone Veil, témoin de ses démarches pour cette cause et pour d’autres, a repris le terme. Quelle plus belle sanctification du Nom, quelle plus grande œuvre d’amitié entre les hommes que lorsque l’autre (pas n’importe quel autre, mais un musulman) peut dire du juif (pas n’importe quel juif, mais un militant de nos institutions et un ami de l’État d’Israël) : «c’était un juste» ?
Jean-Pierre Rothschild